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Mise au point de Lakhdar Brahimi aux prétention de Berbard Bajolet :

Je n’ai pas lu le livre de M. Bajolet. Aussi, je ne sais pas tout ce qu’il a pu écrire ou dire d’autre à mon sujet et encore moins au sujet de l’Irak. Mon commentaire ne porte donc que sur ce que le site Algeriepatriotique a publié et, notamment, cette citation de M. Bajolet : «Les Américains parvinrent à mouiller les Nations unies, en faisant avaliser leurs principaux choix (…) par un envoyé spécial que Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, avait spécialement dépêché».

Mon objectif n’est pas de polémiquer ou de me défendre, mais de rétablir les faits pour éclairer les lecteurs d’Algeriepatriotique.

1. Dès septembre 2002, les Américains et les Britanniques ont commencé à manœuvrer pour obtenir le soutien des Nations unies à leur projet d’invasion de l’Irak. En février 2003, ils sont allés au Conseil de sécurité pour y obtenir une résolution qui leur permettrait d’envahir l’Irak avec le soutien de l’ONU, voire en son nom. Ils ont échoué grâce à une résistance opiniâtre de la quasi-totalité des membres élus (non-permanents) du Conseil. Je me souviens que le Chili et l’Allemagne, notamment, avaient réussi à résister aux pressions énormes exercées par les Etats-Unis sur les ambassadeurs à New York ainsi qu’à Santiago du Chili et à Berlin. Le ministre des Affaires étrangères français, Dominique de Villepin s’était à l’époque illustré par un discours ferme et passionné, applaudi chaleureusement par les diplomates et les journalistes présents à la séance au cours de laquelle le forcing anglo-saxon s’est soldé par un échec. En général, on n’applaudit pas au Conseil de sécurité.

2. J’étais, alors, en Afghanistan. Au cours d’une interview donnée à une chaîne de télévision indienne en cette période, j’ai condamné sans nuances l’intention des Américains d’envahir l’Irak. Les Américains ont protesté auprès du secrétaire général : «Il n’est pas permis à un haut fonctionnaire de l’ONU de critiquer l’action d’un pays membre». Kofi ne m’a même pas informé de leur démarche. L’invasion eut lieu en mars 2003 avec les conséquences désastreuses pour l’Irak, la région et le monde que l’on sait.

3. Ce que l’on se rappelle rarement, c’est que, n’ayant pas obtenu l’accord du Conseil de sécurité pour envahir l’Irak, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont revenus à la charge après l’invasion pour se faire reconnaître comme puissances occupantes du pays. Ils ont obtenu gain de cause assez facilement par la résolution 1483 du 22 mai 2003, adoptée par 14 voix sur 15 sous le titre pudique de «Résolution sur la reconstruction de l’Irak». Le quinzième membre, la Syrie, a préféré s’absenter. La France avait donc voté en faveur de cette résolution. Comme on le sait, une résolution adoptée par le Conseil de sécurité sous le chapitre VII de la Charte comme ce fut le cas pour la résolution 1483, s’imposent à tous les pays membres et encore plus au secrétaire général et aux fonctionnaires de l’ONU.

4. Par cette résolution, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont fait beaucoup plus que «mouiller les Nations unies». En reconnaissant les deux envahisseurs principaux comme puissances occupantes, le Conseil de sécurité a légitimé l’occupation elle-même. Certes, les membres du Conseil ont tenté de faire valider l’argument que, ce faisant, ils n’avaient pas avalisé l’invasion. Soit. Mais ils ont bien avalisé et même légalisé les résultats et les conséquences de cette invasion.

5. La résolution 1483 demandait expressément au secrétaire général d’ouvrir une mission à Bagdad. Ce que Kofi Annan fit sans enthousiasme en dépêchant Sergio Vieira di Mello à Bagdad très peu de temps après. On sait que le 19 août 2003, une violente attaque terroriste détruisit le siège de l’ONU à Bagdad, entraînant la mort de Sergio et de 19 de ses collègues. Kofi Annan dira plus tard que l’envoi de Sergio à Bagdad avait été la décision qu’il regretterait le plus de toute sa carrière.

6. Mais voilà qu’au cours de la première semaine de janvier 2004, les Américains surprennent tout le monde par une démarche officielle auprès du secrétaire général disant : «Nous voulons rétablir l’Irak dans sa souveraineté et nous voulons le faire très rapidement». Et ils ajoutent : «Mais nous ne pouvons pas le faire sans le soutien des Nations unies». John Negroponte, alors ambassadeur américain auprès des Nations unies dira aussi que son gouvernement souhaitait que la nouvelle mission à Bagdad soit dirigée par moi.

7. Comme à leur habitude, les Américains ont tout de suite mis la pression maximum : leur proconsul à Bagdad, Paul Bremer, est immédiatement arrivé à New York flanqué par tous les membres du «Conseil du gouvernement» que Sergio Vieira di Mello et son adjoint, Ghassan Salamé, avaient aidé à former. On m’invita à Washington où je fus reçu par le secrétaire d’Etat Colin Powell, la conseillère pour la Sécurité nationale, Condoleezza Rice, et le président Bush. Rien que ça.

8. Il était difficile pour le secrétaire général de se dérober : les Américains se prévalaient de cette fameuse résolution 1483 adoptée à la quasi-unanimité par le Conseil de sécurité. En outre, comment pouvait-il refuser le concours de l’Organisation au rétablissement de la souveraineté d’un Etat membre qui fut envahi par une coalition dirigée par deux membres permanents du Conseil de sécurité ?

9. Je n’étais naturellement pas du tout enthousiaste. Mais c’était tout de même difficile de dire non à Kofi Annan à un moment aussi difficile pour lui et pour l’Organisation. Et puis, comment refuser d’essayer d’aider l’Irak à commencer à mettre fin à l’occupation, même si l’issue de l’effort était incertaine ? Je pris néanmoins le temps de consulter quelques amis arabes, notamment irakiens, qui avaient été, comme moi, opposés à l’invasion. Ils m’ont tous encouragé à accepter.

10. A ma connaissance, aucun des ambassadeurs des membres permanents du Conseil de sécurité n’avait conseillé au secrétaire général, ni en public ni en privé, de résister à la demande américaine.

11. J’avais moi-même eu des entretiens avec les ambassadeurs de tous les membres permanents du Conseil de sécurité. Le président Chirac avait bien voulu me recevoir à Paris. A Bagdad, j’ai rencontré l’ambassadeur de France qui n’était autre que M. Bajolet lui-même. Aucun de mes interlocuteurs ne me donna le moindre conseil, la moindre idée qui aurait pu m’aider à naviguer dans les eaux troubles du gâchis irakien.

12. Ce n’est pas le lieu, ici, dans le cadre d’une courte mise au point, de dire dans le détail ce que nous avons fait et ce que nous avons vu et entendu au cours de cette période. Pendant près de cinq mois, je me suis dépensé sans compter pour essayer d’aider les Irakiens à résoudre quelques problèmes. Tout au long de mon séjour à Bagdad, je téléphonais à Kofi au moins une fois par jour. Nous avons fait de notre mieux. Cependant, comme disent les Anglais, notre mieux n’était pas suffisamment bon, en ce sens que nous avons certainement aidé les Irakiens un peu, mais nous ne les avons pas aidés à sortir complètement de l’horreur dans laquelle l’invasion et l’occupation avaient plongé leur pays.

13. Les Américains ont certes tiré profit de notre présence et de notre action. Mais ils n’avaient pas besoin de nous pour «mouiller les Nations unies» : cela avait été fait de manière plus officielle et bien plus spectaculaire par le Conseil de sécurité, ses membres permanents en tête.

Lakhdar Ibrahimi