Saida : qui est Bétoule Fekkar-Lambiotte ?

par saidabiida @ 2010-03-25 – 08:38:48
Bétoule Fekkar-Lambiotte est musulmane. Être musulmane, c'est sa façon à elle de croire que l'homme n'est pas forcément un loup pour l'homme et que l'universel est à la portée de chacun. Prise entre deux feux – une posture qui lui va bien finalement. Presque une marque de fabrique. Fille d'un couple mixte franco-algérien,née à Saida elle a grandi dans l'Algérie coloniale en bénéficiant des privilèges de la nationalité française. Elle a vu, sans les subir, la ségrégation, le racisme, l'humiliation quotidienne des "indigènes musulmans non naturalisés". Son engagement pour la cause algérienne en est, du coup, d'autant plus remarquable. Sa vie était confortable, rien ne l'obligeait à prendre des risques. Si ce n'est son goût pour la justice. Nationaliste envers et contre tous, la guerre ne l'a pas épargnée. La femme est robuste, la torture lui écorchera tout de même l'âme et le corps.
Son engagement se fera plus discret par la suite, plus laborieux. Les questions d'éducation seront au centre de ses préoccupations. De la banlieue parisienne à Dakar. À la fin des années 1990, la création d'un islam de France, affranchi des règles archaïques, deviendra son ultime bataille. Car elle est convaincue que, une fois encore, le sort des musulmans en Algérie et ailleurs, se joue ici, en France.
Son histoire, Bétoule la maîtrise seulement aujourd'hui. Dans un français parfait aussi chic que son décor de l'Île Saint-Louis, où les antiquités asiatiques côtoient les livres d'art africain, elle la raconte à un rythme lent et régulier. Elle rédige depuis un an ses Mémoires, commencés avant une grave opération à cœur ouvert. Le titre est déjà trouvé : La Double Présence. Clin d'œil au livre culte du sociologue Abdelmalek Sayad (élève de Bourdieu), La Double Absence, qui a si bien expliqué le terrible entre-deux dans lequel l'immigration algérienne se débat.
Double, le concept phare de cette femme douce et raide. Ouverte et orgueilleuse à la fois. Changer de registre, de langue, de code, passer sans heurt de l'un à l'autre, la fillette prénommée Bétoule par son grand père – "le surnom donné à la Vierge en hommage à sa loyauté et à sa droiture" – a passé son enfance à pratiquer cet exercice. À passer les frontières. Elle est le fruit d'un mariage mixte, "le premier de tout l'Ouest oranais", entre Albertine Binder, une Alsacienne franco-allemande, et Mohammed Fekkar, un saidéen.
Bilingue de naissance, le passage d'une langue à l'autre, d'un monde à l'autre, ne la perturbe pas. Intérieurement, c'est "la joie". À l'extérieur, en revanche, le conflit est frontal. "Quand je parle arabe à l'école française, je reçois des gifles. Mais ça ne dure pas. Je comprends assez rapidement que c'est interdit." D'un camp à l'autre, elle traverse aussi les frontières de l'école. Enseignement A pour les colons et les fils de caïds, enseignement B pour les indigènes. Le premier est de bonne qualité, le second médiocre et rapide, "pour devenir berger ou artisan". À l'âge de passer le certificat d'études, ses parents choisissent pour Bétoule la nationalité française, comme sa mère, afin de la faire passer dans l'enseignement A. Elle découvre alors que le monde des A est très froid. "Je n'ai pas de copines françaises." Alors que celui des B est vibrant. "Dès que je peux, je file au quartier arabe voir mes copines. C'est tellement amusant. On fabrique des poupées avec des chiffons, on danse dans la rue, pieds nus…"
En avril 1956, la militante se fait prendre. "Je me fais arrêter pour des raisons un peu bêtes : je n'ai pas pris de nom de guerre." C'est l'arrestation d'un agent de liaison portant sur lui un message pour "Bétoule", un prénom peu courant qui l'a dévoilée, le jour de la grève générale lancée par le FLN pour mesurer son impact dans la population. "Avril 1956, c'est le ramadan, c'est aussi les vacances de Pâques. À l'époque, je n'habite pas un quartier particulièrement arabe, plutôt fifty-fifty, ce qui m'est très utile pour éviter les rafles. Je suis sur le balcon de mon appartement, je jeûne, j'attends l'appel du muezzin, lorsque je vois arriver des half-tracks qui bouchent les deux extrémités de la rue. Les flics déboulent, sautent à terre à toute vitesse, et quand je les vois s'engouffrer dans mon immeuble, je me dis : " Ouh là là, ça doit être un militant important ! " Je réalise au moment où ils forcent ma porte que c'est moi." Elle est plaquée dans l'entrée, la mitraillette pointée sur la poitrine. Son nouveau-né hurle dans son berceau, la panique et les cris envahissent l'appartement. Paris vient de signer les pleins pouvoirs à l'armée. Le moindre faux pas et c'est l'irréparable. Bétoule arrive miraculeusement à convaincre un militaire de laisser partir Mimouna avec sa fille.
La perquisition commence. Opération "tout foutre en l'air". Les livres aspergés de farine et d'huile, salis de pétrole, les matelas et les coussins éventrés. Finalement les militaires découvrent des "preuves" : sa carte d'adhérente au parti communiste datant des années de lycée. Et des pièces plus gênantes : une copie de la déclaration des non-alignés de Bandung4 et la charte du FLN. Convaincus de tenir un gros poisson, les militaires l'emmènent à l'ancienne préfecture, un lieu connu pour ses sous-sols.
Elle nie. "Des Bétoule, j'en connais plein. Communiste, ça date du lycée. Le mouvement nationaliste, je m'y intéresse dans le cadre de ma thèse en histoire contemporaine. Mais comment… Mais voyons !" Bref, du baratin . Ses justifications ne convainquent personne et elle est battue, surtout à la tête, régulièrement interrogée pendant quatre jours. Du pain comme seul repas et de l'eau sale en guise de café. Ses nerfs craquent quand ils lui montrent son marchand de légumes complètement défoncé par les coups. Mais elle ne dénonce personne. Elle sait bien ce qui l'attend sinon. "Beaucoup de militants sont devenus harkis5 après être passés par la torture."
Au petit matin du cinquième jour, vers 4 heures, les militaires la libèrent. "Ils me font sortir avant la fin du couvre-feu. Je suis pieds nus. Comme je sais que les militaires tirent dans le dos, sous prétexte de fuite, je reste assise près du portail de la sous-préfecture. Il y a un flic qui me donne des coups de pied en me disant : " Allez, lève-toi, va-t-en ! "
Quelques heures plus tard, elle convainc un taxi de l'accompagner chez elle. "La, la, ourti6, je ne veux pas de problème." Il finit par accepter une course à crédit. "L'ironie de l'histoire : c'est ma voisine, une femme de flic, qui m'a payé la course. Après, elle m'a fait une tasse de café et m'a simplement dit : " je suis contente que vous soyez revenue saine et sauve. "
Elle se retrouve à Paris de 1963 à 1966, conseiller culturel de l'Ambassade d'Algérie. Sa mission : gérer les accords de coopération culturelle, scientifique et technique. Elle trie les propositions des "pieds-verts", les coopérants français, en fonction des besoins des collèges et lycées en Algérie. Elle choisit aussi des conseillers techniques pour les ministres. Et ils sont nombreux. L'Algérie est à ce moment-là le pays des rêves les plus fous.