"Le Premier ministre a été rappelé à l’ordre»

Propos recueillis par Abla Chérif, Le Soir d'Algérie, 1er août 2017

Les évènements se succèdent à vive allure sur la scène politique, remettant en cause les lectures faites par les uns et les autres sur les tenants et les aboutissants de la situation en cours. Politologue et sociologue connu pour ses analyses pointues, Rachid Tlemçani décrypte ici les faits qui se déroulent dans un été pas comme les autres.
La démarche entamée par Abdelmadjid Tebboune depuis sa désignation à la tête de l’exécutif a été, comme on le sait, «court-circuitée» par des directives émanant visiblement des plus hautes autorités du pays. Ces dernières, incarnées par le frère et conseiller du Président Bouteflika, ont confirmé davantage le fait ce dimanche lors de l’enterrement de Redha Malek en s’affichant ostensiblement avec les symboles auxquels le Premier ministre s’était attaqué.
Par pudeur, Rachid Tlemçani refuse de commenter les images prises dans des circonstances douloureuses. Selon lui, l’Algérie assiste actuellement à une «lutte de clans féroce, atroce, qui a fini par déborder sur la voie publique». La remise en cause de l’opération entamée par Tebboune fait, quant à elle, suite, dit-il, «à une crainte d’aboutir à un dérapage incontrôlable (…) mais je pense qu’il s’agit là d’une réconciliation temporaire liée à la crainte que provoque la rentrée sociale qui s’annonce très difficile. Même si le Premier ministre a tenu à rassurer en annonçant que tout se déroulerait bien, les craintes sont fortes».
Concernant la décision de séparer le pouvoir politique du monde de l’argent, Rachid Tlemçani estime que le pays «comporte un seul homme aujourd’hui capable d’empêcher les oligarques de se manifester et de réclamer la décision politique. Car c’est ce qu’ils réclament à présent, ils disent que c’est un droit. Pour les arrêter, il faut un Poutine et nous ne l’avons pas.
La situation est très claire aujourd’hui, ce qu’on appelle la bourgeoisie ne se suffit pas de ce qu’elle a, elle veut la totalité du pouvoir. Elle veut s’introduire au niveau de toutes les institutions, du Parlement et de l’administration régionale. Dans la dernière Assemblée, l’argent douteux est d’ailleurs bien présent. Des hommes d’affaires ont été cooptés au sein de partis bien en vue sur la scène politique».
Interrogé sur les raisons qui freinent l’opération de séparation de l’argent et du politique, le politologue répond : «L’apaisement observé répond à des raisons bien évidentes. Toucher aux oligarques veut dire que l’on s’en prend à des intérêts internationaux. De par leurs activités, les hommes d’affaires ont des liens indéniables avec l’étranger, la prise de décision n’est pas locale et tenter d’y mettre un frein a des répercussions internationales.»
Pour Rachid Tlemçani, il n’y a pas de doute : «Le Premier ministre est un technocrate qui applique des décisions. Il n’y a qu’à observer son passé pour comprendre qu’il n’est pas homme à prendre des décisions, ce n’est pas sa mission, non plus. A un certain moment, il a eu un comportement impulsif et il a été rappelé à l’ordre.
Indéniablement, ce dernier a été désavoué. Ailleurs, on démissionne en pareille circonstance, mais chez nous, personne ne le fait. C’est une pratique inconnue, car le personnel politique n’est pas animé par une idéologie mais par la rente, c’est à qui cherchera à en gagner plus pour lui et sa famille.» L’évolution de la situation ? «Une question bien difficile, impossible à définir pour l’heure, poursuit le politologue. La question qui se pose, dit-il, est de savoir qui sera le prochain président de la République. Il y a la donne de Saïd Bouteflika, mais d’autres personnes gravitent dans l’ombre. De ce fait, il faut chercher à savoir si les prochaines présidentielles seront libres, et si l’ANP imposera son candidat comme elle le faisait auparavant ou si elle laissera le jeu libre. Personnellement, je ne pense pas que ce sera le cas, il n’y aura pas de changement radical, mais une continuité.»
Abla Chérif, Le Soir d'Algérie, .